À la sortie de Montpellier, je fais un détour pour aller voir une petite avancée en bois sur l’Étang de Thau. Je m’embourbe dans une terre rougeâtre et grasse. Je force. Un tour de trop. CRAAAAC, le dérailleur dans les rayons. Terminé, tout le monde descend…

C’est la patte de dérailleur qui a lâché. Je vous le donne en mille : aucune pièce de rechange dans mon bardas.

Les pensées s’alignent : “On est dimanche ?! C’est le week-end de Pâques ! Magasins fermés, prochaine ville à quelques kilomètres…” Des mécanismes de peur s’enclenchent, pas toujours très rationnels.

Partir sur la route dans ces conditions, c’est aussi accepter ces moments. Prévoir l’imprévisible. On ne sait pas quand ça arrivera, mais soyez-en sûrs : ça arrivera !

Avec un peu d’expérience, on apprend à gérer ces instants. À vrai dire, on les attend presque, parce que c’est souvent ce point de friction qui forge un souvenir, une histoire. Les priorités se chamboulent. Dans mon cas, je dois faire rouler à nouveau le vélo.

Dans ces moments de vulnérabilité, on prend pleinement conscience de notre dépendance aux autres. En débarrassant les sacoches du vélo, je mets à nu un certain orgueil : celui de vouloir réussir par moi-même.

Voilà comment je me rappelle avoir rationalisé la situation :
“Ok, le plus embêtant maintenant, c’est que je ne peux plus avancer pour aujourd’hui. Est-ce que j’ai de l’eau ? — Oui. Est-ce que j’ai à manger ? — Oui ! Ok, donc si jamais je ne trouve pas de solution dans l’après-midi, je peux passer la soirée ici et m’activer demain, lorsque les magasins ouvriront à nouveau. Où suis-je ? Est-ce qu’il y a une route, un chemin, une piste cyclable, du trafic, ou des humains à proximité ? Oui — je viens de sortir de la piste cyclable. Ok, je rapproche vélo et sacoches de la piste cyclable pour y demander un coup de main.”

J’enlace la bécane et la dépose comme une princesse endormie au bord de la piste cyclable. Je lève le bras pour attirer l’attention d’un premier cycliste.

— Salut, t’as pas un dérive-chaîne, par hasard ?
— Si, si…

Il déchausse et s’arrête à mon niveau. Gérard, un Jurassien installé dans la région depuis une dizaine d’années, qui me donne un coup de main.

“Le climat,” me confie-t-il, “m’a convaincu de m’installer par ici.” Il m’aide à raccourcir la chaîne et à remettre le vélo sur ses roues. Il m’invite chez lui pour bricoler un peu mieux l’affaire et aplatir la patte de dérailleur tordue. On fait chemin arrière sur trois kilomètres, et me voilà avec, dans les mains, une bière fraîche.

On se partage des récits de voyage au Maroc, qu’il a parcouru en 4x4, à moto et à vélo, et que j’ai pour ma part observé depuis les vagues, lors d’un petit stage de surf.

Après avoir reçu une main tendue au Maroc lors d’une panne importante, il avait à cœur de prolonger ce sentiment de lien et de solidarité envers son prochain. Poursuivre ce cycle d’entraide désintéressée, sans rien attendre en retour.

Je le remercie pour sa gentillesse. Il me souhaite bonne route. Grâce à lui, j’ai pu reprendre ce périple, et même décider — joueur — de finir le tour de l’Étang de Thau avant de remonter vers Montpellier, en longeant la mer…