BREST EXPRESS
Les quarantièmes rugissantes soufflent de plus en plus fort. La quarantaine approche lentement mais sûrement et un cœur de Lyon toujours à prendre. 17h00, les moteurs et les grues du Fromveur II hurlent. La marche arrière est enclenchée. Les vitres s'agitent, tout grince, tout claque, ça gronde partout. Un vacarme invraisemblable. Les derniers passagers s'installent. Lâchez les chevaux ! C'est reparti pour un tour… du coin de l'œil, j'aperçois la Tourelle de Men-Korn.
Deux mois sans quitter l’île. Il fallait lever l’ancre. Rien que pour voir. Pass illimité pour la saison en poche : direction Brest. Je profiterai de cette escapade pour acheter une nouvelle canne à pêche et retrouverai Capt’aine Bigs pour s’envoyer quelques bières assis à la table d’un Tour du Monde. Le lendemain, je longerai la côte à vélo pour rejoindre Le Conquet et rester fidèle au poste sur Ouessant.
21 h. Même heure, même endroit, comme il y a deux mois. J’entends des bruits de pas se rapprocher. C’est la directrice de l’auberge qui me surprend, encore, dans le local vélo à décharger le cyclo.
« Vous arrivez, vous partez ? Haaaa mais c’est vous qui v’nez d’Ouessant ?! »
Drôle d’accueil, que j’me dis.
Ludivine, une saisonnière dont j’avais fait la connaissance au gite de Scrignac, est pour cette saison affectée au petit déjeuner à l’auberge de Brest. C’est elle qui avait annoncé ma venue. Finalement, Sylvie la directrice me tend mon badge et m’indique la direction de l’îlot où je passerai la nuit.
« Bon, il y a plusieurs groupes de collégiens en ce moment mais on vous a trouvé une chambre avec 3 autres personnes, j’espère que ça ira… Au fond, au portillon à gauche, vous longez le bâtiment puis à droite et encore à droite. Vous allez trouver. Vous êtes dégourdis puisque vous travaillez en auberge ! »
Au matin, la pluie frappe la toiture translucide de la douche. En déplaçant légèrement le rideau, la végétation semble s'inviter dans la chambre. À l'intérieur, un subtil équilibre. Sobriété et fonctionnalité. Imaginée par Roland Schweitzer, architecte et urbaniste, l'auberge sort à peine de terre comme pour apercevoir la mer, à quelques mètres en contrebas. Une atmosphère japonaise mais qui fait aussi penser au brutalisme tropical brésilien ou mexicain que j'avais apprécié lors d'un voyage précédent. Du béton, du bois, des plantes et de grandes vitres pour contraster avec le bâtiment qui, depuis 2018, est inscrit au titre des Monuments historiques. C'est la première auberge de jeunesse de France à obtenir le titre !
Le lendemain, la pluie m’accompagne pendant que je longe le Conservatoire botanique national. Plaisir retrouvé d’être enveloppé d’arbres lors de cette visite expresse. À Ouessant, trop de vent !
La veille au soir j'avais fait la rencontre de mes camarades de chambrée. Un chinois, un américain, Josh, immigré à Londres et écœuré de cette culture compétitive américaine, et un français jeune retraité qui parcourait la côte bretonne à vélo. Responsable technique pour un réseau d'Ehpad, il me dit qu'en roulant à 150 km/h en voiture sur l'autoroute, à la vue de cyclistes, il rêvait de prendre le temps comme eux. Il avait attendu la retraite par commodité, j'imagine. Il aura cette blague mal placée à l'encontre de notre jeune ami chinois originaire de la ville de Wuhan, qui par politesse, laissera échapper un rire communicatif.
Le lendemain, longer la côte pour rejoindre Le Conquet à vélo n’a pas été possible. Parfois la météo décide pour vous. Un vent de 70 km/h plein ouest, en pleine poire. J’ai pas le temps de faire marche arrière, je décale mon billet retour. Je console ma déception avec une pâtisserie : un Paris-Brest, encore un peu surgelé…
Si j’étais pâtissier, j’inventerais le Ouessant-Brest, une crème aérienne pour rappeler l’écume, une base assez ferme pour les rochers et quelques algues en topping pour apporter une touche de vert…
Eus’Alg
Loïc me donne rendez-vous au parking de Porz Gorez. Je fends la bise à vélo jusqu'à tomber sur ce cinquantenaire qui ne les fait pas. Salopette imperméable, des bottes aux épaules. Sa voix est communicative. On entend l'entrain, la joie d'être ici pour les grandes marées. Je n'ai rien préparé. Pas par manque de temps mais parce qu'une rencontre ne peut pas suivre un fil conducteur froidement. La spontanéité est un muscle que j'entraîne dès que possible. Je garde l'enregistreur en main mais je lâche prise. À cloche-pied, bottes aux pieds, je suis le mouvement comme je peux.
On enjambe des débris de bateaux qui se découvrent par gros coefficient. Après quelques minutes de marche, on arrive finalement devant deux cylindres, que je prends pour d'énormes barillets. Un western qui aurait mal tourné ? Non… ce sont les chaufferies du bateau à vapeur anglais « ASHBY », naufragé le 15 février 1916, par tempête. Le capitaine et un mécanicien se sont noyés. La sépulture du capitaine se trouve au cimetière d'Ouessant.
Petit extrait de cette déambulation Ouessantine enregistrée à marée basse 🎧
“Saisonnier-Artiste”
Pour continuer sur la thématique de l’Ouest, j’ai envoyé un communiqué de presse à Ouest-France pour évoquer cette résidence de création sur l’île. Si tu lis et écoutes ces micro-aventures depuis quelques mois, tu commences à connaître mon mantra : sur un malentendu… et oui, tout peut arriver ! Quelques jours plus tard, Ondine, habitante de Ouessant, m’a envoyé un texto pour me proposer de faire un article à propos de Ouessant Transmission dans les colonnes de Ouest-France.
À la fois pêcheuse à la ligne, conteuse, guide conférencière insulaire, autrice et correspondante pour Ouest-France sur l’île. Une personnalité inspirante que l’on retrouve dans plusieurs reportages sur la plateforme au logo rouge.
Merci à Ondine Morin et Aude Kerdraon
Kenavo !
Florent




