Ce soir-là, il était bientôt 20:00. Fin mai. Quelques jours avant que les épisodes caniculaires n’arrivent en France. Une brume marine enveloppe le vaisseau rocheux et donne à cette soirée une ambiance un peu particulière. Les maisons disparaissent et réapparaissent à l’horizon et, pourtant, je dois me rendre à la soirée la Nuit des musées . Pas n’importe quel écomusée. Le premier écomusée de France, qui a vu le jour en 1968 à Ouessant, suivi par celui du Creusot en 1971.
— Pour enregistrer l’atelier ? Voyez plutôt avec ma collègue. Mais sachez que ça ne me dérangera pas.
Mail envoyé quelques jours avant et réponse dans les cinq minutes qui suivent.
J’ai donc enfourché mon fidèle coursier, croisé des moulins à vent bien calmes et chuchoté quelques sifflements du bout des lèvres dans cette brume pour finalement arriver devant une maison en pierre. Typique, évidemment.
Je bazarde le vélo contre le muret, que je ne verrouille plus depuis mon arrivée. Ne cherchez pas à prendre l’habitude, c’est l’habitude qui vous surprend.
Passé une petite porte coulissante, me voici devant une dame qui s’affaire derrière son microscopique comptoir. Des cartes et des fascicules partout. La pièce doit faire quatre mètres carrés, à vue de nez. Présentation faite, Marie-France, l’animatrice, m’invite à rejoindre l’aile Ouest de la maison en faisant le tour par le jardin. Moi qui pensais être le plus à l’Ouest…
Nous sommes une petite vingtaine agglutinés autour des deux tables qui constituent ce que l’on pourrait appeler la salle à coucher et à manger. Du bois partout, recouvert de peinture blanche ou bleue. Une jeune femme se dévoue pour s’installer en tailleur sur le rebord de fenêtre pour laisser la place aux derniers arrivants. Bien que je ne sois jamais entré dans une taverne du Moyen Âge, j’ai un peu cette impression-là. J’imagine que quelqu’un va nous apporter de grandes pintes de Guinness.
Pas du tout.
Il est presque 21:00 et c’est Marie-France qui arrive dans la pièce avec une petite feuille en main sur laquelle sont notés les inscrits du jour.
Selon les sujets abordés, il y a des rires, des commentaires qui fusent ou des questions pour saisir un peu plus de détails. Il y en a un qui m’a particulièrement captivé : celui de la Proella. J’avais pris connaissance de cette coutume quelques jours auparavant.
Dans cette proximité inattendue, Marie-France nous témoigne de la perte d’un grand-oncle en mer. En réécoutant l’enregistrement et en écrivant ces lignes, je me trouve touché par ce témoignage.
Ma mémoire auditive se repasse avec fidélité cet instant passé avec ces inconnus, à écouter la vie d’autrefois et d’aujourd’hui.
Dire que ces âmes et ces voix voguent sur les ondes de l’océan. Vivre sur une île entourée de ses défunts. Le courage de ces femmes, c’est de raconter cette vie d’autrefois. Éloignées du mari parti en mer, les mains dans la terre, les yeux au ciel…
Face aux forces abyssales de l’océan, des vents et des dieux, la voix des sirènes résonne un peu plus fort sur l’île. Qui sait, peut-être que les Ouessantines se transforment, à la nuit tombée, en dauphins, phoques ou autres créatures marines pour partir à la recherche des défunts dans les profondeurs de l’Iroise.
Si la vie d’insulaire d’autrefois a bien changé, elle se perpétue et se transforme, avec les moyens du bord et d’en face ! Pendant que l’on installe la fibre sur l’île, Marie-France aime faire du tricot dans sa petite maison traditionnelle. Elle raconte qu’elle aime se retrouver seule après avoir été mêlée aux touristes toute la journée. C’est pas pour dire, mais cela fait 38 ans qu’elle travaille dans les musées. Au début, au musée des Phares et Balises, malheureusement fermé pour la saison, pour finalement débarquer à l’écomusée, maison du Parc d’Armorique sur les îles d’Iroise.
Le sablier s’est vidé et nos silhouettes se sont assombries. L’animation prend fin. Je coupe l’enregistrement. Par-dessus l’épaule, je remercie Marie-France et lui dis à bientôt.
Bonnet sur la tête, il fait frisquet ce soir. Deux jours plus tard, il y aura des températures que quelques Ouessantines et Ouessantins m’ont dit n’avoir jamais ressenties. Ni au mois de mai, ni au mois d’août d’ailleurs. On parle d’une pointe à 40 °C sur Brest pour ce mois de mai 2026.
Pour un geste écoresponsable, foncez dans votre écomusée le plus proche !
Y’a de la Friture !
La pêche aux poissons ne donne rien, alors je me tourne aussi en parallèle à la pêche aux sons et aux communications radio. De premiers essais. Pas encore eu le temps d’expérimenter comme je voudrais, mais voilà quelques extraits. J’aime beaucoup ces textures ; pendant la saison, j’en récolterai pour les inclure dans un futur projet sonore qui verra le jour en fin d’année ou l’année prochaine.
Ici, notamment le CROSS Corsen (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage), qui a pour mission de contrôler l’entrée du rail d’Ouessant. Un des passages maritimes les plus fréquentés du monde, où transite, chaque année, 70 % du trafic maritime mondial en tonnage (source Wikipédia).
Avec le logiciel SDR++, je programme un seuil de déclenchement : l’enregistrement ne se lance que lorsqu’un signal est émis. Parfois, en pleine nuit, je suis tiré du sommeil par une alerte “Sécurité, sécurité…” parce que j'ai oublié de baisser le volume. Drôle de vie que celle d'une vigie improvisée, aux aguets jusque dans mes rêves.
L’antenne est aimantée sur une boîte d’haricots rouges (marque Belle France) retournée et placée devant ma fenêtre. Ça fonctionne pas trop mal. C’est un bon début. J’espère trouver un peu plus de temps en juin pour continuer à explorer les ondes comme le pirate de Rackham le Rouge.
‘Tro an Aod’
À Ouessant, le Tro an Aod traduit par « tour de grève », n’est pas seulement une promenade. Les insulaires avaient pour habitude d’arpenter le littoral très tôt le matin pour inspecter ce que la mer avait rejeté pendant la nuit ou les marées précédentes. Lorsqu’un habitant trouvait un objet utile sur la côte, il marquait sa possession en posant une pierre dessus. Cette action s’appelle le « pinsé ». Sans le savoir, je suivais cette tradition, mais plutôt du soir. Descendre dans les grèves aux accès escarpés, inspecter la laisse de mer, photographier, écouter, déambuler sur les rochers. Je laisse vagabonder mon corps et mon imagination.
Il y a une émulsion de textures, ça croustille sous les godasses, ça frétille sous ce tas d’algues. La marée monte et les bulles remontent, en surface, en dessous, tout partout. Entre les gros cailloux et les gringalets, je déambule sans aucun projet, côtoyant les animaux morts, frôlant la vie des autres aussi, observer ces méandres sur la plage, le galbe d’une petite vague, dont l’écume éclabousse le sable.
Des impressions
Mes impressions du mois d’avril. Voyez là une micro-exposition sous le pousse. La sélection du mois de Mai est partie chez l’imprimeur pour un test sur du papier mat.
Merci de m’avoir lu et rendez-vous le mois prochain pour une nouvelle transmission.
D’ici là, hydratez-vous ! Kenavo !
Florent




